Margot Morgiève est sociologue, chercheuse à l'Inserm, impliquée dans le 3114, vice-présidente de Prévention Suicide France.

Elle est également co-autrice de l'étude « Sorry to call » qui consacrée aux freins à la demande d'aide chez les hommes en souffrance suicidaire.

1. Les hommes meurent davantage par suicide mais demandent moins souvent de l'aide. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Ce paradoxe invite à regarder au-delà des parcours individuels et à s'intéresser à la manière dont une société construit aussi les façons d'être un homme.

Dans une étude menée avec le 3114 et Papageno auprès d'hommes ayant traversé une crise suicidaire, nous avons cherché à comprendre ce qui avait rendu la demande d'aide si difficile. Leurs récits nous ont conduits bien en amont de la crise, vers les normes qui accompagnent beaucoup de garçons dès l'enfance.

Beaucoup apprennent à tenir bon, à résoudre leurs difficultés par eux-mêmes et à maîtriser leurs émotions. Cet apprentissage se construit au fil d'une multitude de situations ordinaires : une larme qu'on encourage à ravaler, une émotion tournée en dérision, le courage associé à l'endurance, à l'autonomie et à la capacité de faire face seul. Peu à peu, chacun se construit par rapport à cet idéal. Certains s'en rapprochent, d'autres s'en éloignent ou le contestent.

Au moment d'une crise, cet idéal continue souvent d'orienter le regard que l'on porte sur soi. Demander de l'aide peut donner le sentiment de s'écarter de ce que l'on s'efforce d'être. Beaucoup repoussent alors le moment où ils s'autorisent à parler de leur souffrance ou à solliciter un soutien. Cette prise en charge plus tardive contribue, parmi d'autres facteurs, à la surmortalité masculine par suicide.

En sociologie, on parle de masculinité hégémonique pour désigner cet idéal culturel. Il s'agit de la forme de masculinité la plus valorisée dans une société à un moment donné. Dans nos sociétés occidentales contemporaines, elle associe le fait d'être un homme au stoïcisme face à la souffrance, à l'autonomie, à la maîtrise de soi et à la capacité de résoudre seul ses difficultés. Tous les hommes ne s'y reconnaissent pas. Beaucoup s'en éloignent ou la contestent. Pourtant, cet idéal continue d'orienter les attentes sociales et la manière dont chacun est amené à se situer par rapport à lui.

Les récits que nous avons recueillis montrent combien ces normes continuent de façonner, chez certains hommes, la manière de vivre une crise et de demander de l'aide.

2. Dans vos travaux, vous montrez que de nombreux hommes ne se sentent « pas assez mal » pour demander de l'aide. Pourquoi ce sentiment d'illégitimité est-il si fréquent ?

En écoutant les hommes qui avaient traversé une crise suicidaire et contacté le 3114, une même idée revenait sous des formes très différentes : beaucoup avaient attendu longtemps avant d'appeler parce qu'ils avaient le sentiment de déranger, que quelqu'un d'autre aurait davantage besoin d'aide qu'eux, ou qu'ils n'étaient pas encore « assez mal » pour appeler.

Ces récits montrent que demander de l'aide est aussi une question de légitimité. Beaucoup commencent par se demander si leur situation justifie de solliciter un professionnel.

Un autre élément m'a beaucoup frappée. Même au cœur de la crise, beaucoup continuent à penser aux autres. Ils préfèrent parfois attendre plutôt que de risquer de mobiliser une aide dont quelqu'un d'autre pourrait avoir davantage besoin.

Cette hésitation prend des formes différentes selon les parcours. Pourtant, un même fil traverse ces récits. Chez certains hommes, la souffrance s'accompagne du sentiment de ne plus être à la hauteur de ce qu'ils pensent devoir être en tant qu'homme. Certains chercheurs décrivent cette expérience comme une double peine : à la détresse s'ajoute la honte de cette détresse, au regard des normes de masculinité.

Notre étude éclaire le parcours d'hommes qui avaient déjà franchi le pas d'appeler. Comprendre ceux qui restent les plus éloignés de toute demande d'aide constitue désormais un enjeu essentiel pour la recherche.

3. Que peuvent faire les acteurs de la prévention pour encourager davantage les hommes à parler de leur souffrance sans renforcer les stéréotypes de genre ?

Je crois beaucoup à une prévention sensible. Une prévention qui se construit avec les personnes auxquelles elle s'adresse, attentive à leurs expériences. Comprendre ce qui rend une demande d'aide difficile est déjà une manière de la rendre plus accessible.

Dans cette recherche, nous avons construit ces récits avec des hommes ayant eux-mêmes appelé le 3114. Ils racontaient le chemin parcouru jusqu'à cet appel : les moments où ils avaient pensé renoncer, les hésitations, puis ce qui avait finalement rendu ce premier pas possible.

Ces récits rendaient l'appel plus imaginable. Ils donnaient à voir très concrètement ce qui se passe lorsqu'on compose le 3114 : les mots que l'on cherche, l'attente avant qu'un professionnel réponde, les premiers échanges, la découverte que l'on peut être accueilli sans être jugé. Un geste souvent abstrait devenait ainsi plus familier et plus facile à se représenter.

Cette réflexion dépasse largement la question des hommes. Les messages de prévention gagnent en force lorsqu'ils sont construits avec les personnes concernées, à partir de leurs expériences et de leurs mots. Chacun peut alors reconnaître quelque chose de son propre parcours dans une histoire, s'y projeter et imaginer plus facilement son propre chemin vers l'aide.

Prévenir, c'est rendre l'aide disponible et permettre à chacun de s'autoriser à demander de l'aide.